Le dixième jour
des World Series of Poker 2010, un gamin du New
Jersey aux « couilles d'acier » a fait trembler sur ses fondations le
système économique du poker tout entier,
captivé les fans aux
quatre coins du globe, et donné des sueurs froides aux joueurs de poker les
plus riches de la planète – et cela sans même qu'ils soient assis à sa table.
Impossible d'être passé à côté de Tom Dwan si l'on a
suivi de près ou de loin le monde du poker ces cinq dernières années.
A 23 ans à peine,
« durrrr » est déjà considéré comme une légende aux
plus hautes sphères du poker professionnel,
'étant installé durablement comme le gagnant le plus gros et
le plus régulier de l'histoire du poker en ligne en l'espace de quelques années
seulement.
Les joueurs high-stakes...
Ces individus ne sont pas comme vous et moi. Pour eux, il n'y a qu'une façon de
jouer : cher, très cher, le plus cher possible.
Une fois qu'on a
atteint les cimes, que l'on a joué les parties les plus risquées, on a qu'une
idée en tête : aller plus haut, encore et encore.
Pour des joueurs
comme Tom Dwan, le cash-game
aura a jamais la priorité sur les tournois. Pourquoi ?
Parce que seul le
cash-game peut vous procurer l'ivresse de la victoire
où la douleur de la défaite avec autant de rapidité.
En cash-game, on peut s'assoir à la table avec un million de
dollars devant soi, et voir cette somme doubler en quelques minutes.
Les dix ou quinze plus gros tournois de l'année (à l'exception du tournoi
principal des championnats du monde,
qui n'est organisé
qu'une fois par an) offrent une dotation au vainqueur à peu près équivalente à
ce que peut gagner ou perdre Tom Dwan en une journée.
Pourquoi donc,
dans ces conditions, perdre son temps à disputer une épreuve s'étalant sur
plusieurs jours, et où un seul joueur parmi des centaines repartira
millionnaire ?
La réponse : des paris aux montants exorbitants, organisés en marge des
épreuves.
Un outil de
motivation puissant qui avait galvanisé Phil Ivey
lors des WSOP 2009,
remportant deux
bracelets avant d'atteindre la table finale du tournoi principal, pour
engranger deux millions de dollars de gains officiels,
et un montant
indéterminé en paris non-officiels, un montant qu'on estime à cinq ou six
millions de dollars.
Ces paris
insensés sont le sel qui donnent au joueurs de cash-game l'envie de disputer des tournois.
« Si je remporte un bracelet cet été aux championnats du monde, je réaliserai
la journée la plus lucrative de toute ma carrière. »
- Tom Dwan, s'adressant à PokerNews
peu avant le départ des World Series of Poker 2010
Le 28 mai 2010, un message lapidaire était publié sur le blog officiel de Tom Dwan, lançant officiellement l'un des plus gros challenges
de l'histoire du poker :
« J'accepte les paris suivants :
3,25 contre 1 pour un bracelet cette année [...]
2 contre 1 pour deux bracelets en trois ans [...]
Moi contre Phil Ivey : 2 contre 1, pari annulé si on
gagne tous les deux un bracelet [...]
Moi contre Negreanu : 2 contre 1, pari annulé si on
gagne tous les deux un bracelet [...]
Montant minimum des paris : 5,000 dollars [....] »
En clair, Dwan invitait n'importe qui disposant du
capital minimum nécessaire à parier contre sa performance aux World Series of Poker qui commençaient le jour même.
En engageant
5,000 dollars sur l'été à venir, on pouvait espérer doubler sa mise en cas de
non-victoire de Dwan,
mais on risquait
16,250 dollars s'il arrivait à s'emparer d'un trophée.
Le challenge ne
précisait pas de limite au montant des paris : en clair, on pouvait offrir à Dwan n'importe quelle somme .
Comme cela avait
déjà été le cas dans le passé avec d'autres challenges du même type en cash-game, il accepterait sans cligner des yeux.
L'annonce s'est répandue comme une traînée de poudre dans la communauté des
pros de Las Vegas.
Après cinq ans de
présence sur le circuit, la réputation de Dwan en
tournoi était loin d'être flatteuse, en tout cas pour un joueur de ce calibre
en cash-game.
La côte était
belle : sentant la bonne affaire, des dizaines de pros se sont rués pour
accepter l'offre :
Daniel Negreanu, Huck Seed Phil Ivey, David Benyamine, David Oppenheim, Howard Lederer,
Andy Bloch, Mike Matusow...
Le who's who du poker s'est dressé
comme un seul homme, alléché par la perspective de ce qui semblait être une
affaire juteuse.
Aux WSOP, il y a
deux types d'épreuves : les tournois "boucherie" à 1,000 ou 1,500
dollars et les épreuves de spécialistes à 10,000$.
Les premiers sont
de véritables champs de mines avec leur structure rapide et des milliers de
participants,
et les seconds
sont des affaires de spécalistes hautement qualifiés.
Dwan n'avait
jamais gagné un tournoi de sa vie : il n'allait pas commencer maintenant, non ?
Personne ne sait exactement le montant total des sommes qui ont été mises en
jeu, mais les spéculations sont allées bon train
dans les couloirs
du Rio durant les premières journées des WSOP.
Combien pouvait
gagner Dwan en cas d'exploit ?
Cinq millions de dollars ? Dix millions ? Trente millions ? Le bruit courrait
qu'à lui tout seul, Ivey risquait neuf millions de
dollars.
Une chose était
sure : si Dwan arrivait à aller au bout d'un tournoi
des WSOP, il allait collecter une somme sans précédent de la part de dizaines
de joueurs,
et toucher le plus
gros jackpot de sa courte mais riche carrière. Une somme suffisante pour mettre
à mal la santé financière de nombreux pros ayant accepté l'offre,
persuadés que Dwan n'avait aucune chance de gagner.
Ainsi, durant la première semaine des WSOP 2010, c'est avec un air amusé que
les pros de Las Vegas ont regardé Tom Dwan se jeter à
corps perdu dans les premières épreuves du festival.
Lui qui avait
jusque là traité les championnats du monde par dessus la jambe semblait
désormais épris d'une boulimie de tournois, disputant plusieurs épreuves en
simultané,
sprintant d'une
table à l'autre, enchaînant les variantes n'ayant rien en commun, passant du No
Limit à midi au Deuce to Seven à 17 heures,
tout en ayant déjà
l'œil sur le Stud High-Low
du lendemain. Dwan était décidé à maximiser ses chances
de décrocher un bracelet,
et beaucoup de ses
confrères se frottaient les mains, lui prédisant un essoufflement rapide.
Mais quand le soleil s'est levé le dimanche 6 juin, les joueurs high-stakes qui s'étaient couchés
tôt la veille se réveillaient avec une bien mauvaise
surprise :
avec seulement
vingt et un joueurs restants dans l'épreuve 11, un No Limit
Hold'em à 1,500 dollars qui en avait rassemblé 2,563,
Dwan était
chip-leader, avec deux fois plus de jetons que son poursuivant direct. Son obstination
portait – déjà ! - ses fruits,
seulement neuf
jours après le départ d'un festival de poker en comptant cinquante.
C'est en milieu d'après-midi que le banc de presse détecta les premiers signes
d'inquiétude de la communauté des pros de Las Vegas.
En retard pour
débuter l'épreuve de Stud High-Low
à 10,000 dollars programmée à 17 heures, David Benyamine
prit tout de même le temps de s'arrêter devant la table de Dwan,
se postant
derrière la barrière pour le regarder remporter un énorme pot avec une simple
top-paire misée sur le flop, le turn et la rivière,
se faisant payer sur les trois tours par une main inférieure.
C'est la première
fois que je voyais David Benyamine s'arrêter pour
observer une partie de poker.
L'air soucieux
qui se dessinait sur le visage du meilleur joueur français du monde en disait
plus qu'un long discours :
Benyamine savait.
Il avait misé gros, et se rendait maintenant compte que, surprise, Dwan était près du but, plus près qu'il ne l'avait jamais
été auparavant.
Il savait que Dwan était en train de jouer son meilleur poker et allait
naviguer jusqu'à la table finale avec aisance.
Finie la rigolade
: Dwan était investi d'une mission pour plumer ceux
avaient eu l'audace de parier contre lui, et plus rien n'allait l'arrêter.
« Nice hand », dit Benyamine tandis que Dwan s'emparait des jetons.
« Oh, salut David », répondit Dwan en se
retournant avec une nonchalance parfaitement calculée. « Tu passes une bonne
journée ? »
Une bonne journée. Tu parles. La journée s'annonçait merdique pour de nombreux
participants à l'épreuve de Stud High-Low.
Par un hasard inoui, tous les pros ayant accepté le pari de Dwan étaient là, ou presque, et ils allaient être torturés
pendant tout le reste de la journée,
tout en disputant
leur propre tournoi. Leur destin financier était dans les mains de Dwan.
Plusieurs de ces pros avaient abandonné leurs cartes, improvisant une réunion
de crise à quelques mètres des tables.
On se serait cru
dans un film de gangsters, quand les chefs de clan se réunissent pour régler un
conflit potentiellement sanglant.
Les
interrogations fusaient. Que faire ? Offrir à Dwan
une grosse somme pour le convaincre d'abandonner le pari de suite,
sur le principe du
« un tiens vaut mieux que deux tu l'auras » ?
Dans ce cas, il
fallait être prêt à mettre le prix. Mais était-ce la bonne décision ?
Dwan avait encore
plus de dix adversaires à battre pour atteindre le bracelet.
Ses chances
étaient encore minces, non ?
Fallait-il
prendre le risque ?
Autour des tables de Stud High-Low,
il était facile de distinguer ceux qui avaient parié de ceux qui avaient
préféré rester à l'écart du challenge.
Ceux qui ne
risquaient rien s'amusaient de la situation, assis au premières loges pour
assister à une spectacle gratuit,
et profitant de la
distraction collective pour se monter un gros tapis.
Certains
tentaient de sauver la face, assurant qu'ils n'avaient investi qu'une somme
symbolique.
Dans leurs yeux
se lisait un message quelque peu différent.
En fin d'après-midi, il ne restait plus que neuf joueurs. Dwan
avait conservé son statut de chip-leader, et fut déplacé sur le podium
principal d'ESPN avec le reste des finalistes,
permettant à un
maximum de spectateurs de suivre la partie depuis les gradins. L'inquiétude des
pros laissait peu à peu place au défaitisme.
La trouille
suintait des pores de quelques uns des joueurs de poker les plus riches et
célèbres de la planète.
*****
Sorel Mizzi observe d'un œil attentif le ballet des
finalistes s'installant à leurs sièges respectifs.
« Combien est-ce que tu risques de perdre ? », je lui demande sans
détours.
« Un max », dit-il avec un sourire jaune. « Mais pas autant que
certains, ceci dit. »
« Cela fait deux minutes que PokerNews n'a pas mis
à jour les chip-counts »,
geint Andy Bloch
en rafraichissant pour la dixième fois consécutive le reportage officiel des
WSOP sur son Ipad.
« Il en est ou
? Il a perdu des jetons ? »
Fidèle à ses habitudes, Mike Matusow ne se fait pas
prier pour faire entendre son avis, sa voix portant à plusieurs tables à la
ronde.
« De tous ceux
qui ont parié, je suis sans aucun doute celui qui a risqué le plus gros
pourcentage de sa bankroll.
Si Dwan gagne ce soir, je serai ruiné, et je n'ai pas honte de
le dire. » Pas surprenant de la part d'un joueur connu pour son tempérament
impulsif,
et des décisions
souvent inconsidérées. Il n'est pas le seul dans cette situation. Ce soir, ils
ne sont que quelques uns à pouvoir réellement se permettre
de voir Dwan remporter le bracelet – les Lederer,
les Ivey, les Bloch, ce groupe de joueurs rendus
multi millionaires par un investissement judicieux
dans une start-up
qui allait devenir en un rien de temps l'un des sites de poker en ligne les
plus profitables de l'industrie.
Pour ce cercle
très fermé, une défaite couterait très cher, mais ne provoquerait finalement
qu'une éraflure dans leur patrimoine.
Les autres, comme
Matusow, Negreanu, Mizzi et compagnie risquent une somme infiniment
inférieure, mais qui leur coutera au final beaucoup plus cher.
Une victoire de Dwan sonnerait comme un coup d'État, et un coup de balai
sur la bankroll de nombre de joueurs de poker parmi
les plus connus du circuit. Le moment est grave.
En regardant tous ces joueurs en train de vivre la frayeur de leur vie, une
pensée me vient à l'esprit :
et si tout cette
agitation était le point culminant d'un plan machiavélique concocté par Dwan depuis quatre ans ?
Et si durrrr s'était patiemment construit une image de joueur de
tournoi médiocre durant toutes ces années,
pour finalement
tendre au moment opportun un piège monumental à toute la communauté des pros de
Las Vegas?
Une hypothèse
farfelue, mais que je ne peux me résoudre à éliminer complètement.
A l'intérieur du Rio, la rumeur se propage : Tom Dwan
s'apprête à faire sauter la banque.
Autour des tables
de cash-game à 1$/3$, dans la salle de pause des
croupiers, dans la file d'attente du comptoir à sandwiches, aux urinoirs, sur
le banc de presse,
il n'y a qu'un
seul sujet de conversation. Plus rien d'autre n'existe. Le temps s'est arrêté.
Et au delà de Las
Vegas, c'est toute la communauté du poker internationale qui se passionne pour
cette finale,
bousillant la
touche F5 du clavier de leurs ordinateurs à force de l'enfoncer avec frénésie.
Sur les forums de tous les pays,
sur Twitter, Facebook, dans la
chat-box des tables de jeu virtuelles, on spécule à tout va sur le montant des
pertes que vont encaisser les pros,
et les messages
d'encouragements pour l'idole de toute une génération de fans de poker se
multiplient de minute en minute.
Dans ce combat
opposant David à une armée de Goliath, tout le monde est rangé derrière David.
Comment ne pas se
mettre du côté de ce jeune mec de 23 ans n'ayant pas hésité une seconde avant
de défier toute une communauté ?
Sur le podium ESPN, la finale a commencé depuis une heure. La partie est âpre,
et loin d'être jouée d'avance pour Dwan.
Ses huit
adversaires ne sont certes pas des requins du cash-game
comme lui, mais aucun d'entre eux n'est là par hasard.
On a là affaire
au casting typique des tables finales de No Limit
Hold'em des WSOP : des joueurs très jeunes ayant fait leurs classes en ligne,
construisant des bankrolls à six chiffres en multi-tablant douze heures par
jour. Pour eux comme pour des milliers de jeunes pros à travers le monde,
Dwan est un
modèle, un exemple à suivre. Parfaitement conscient de ce que ses adversaires
voient en lui, Dwan se sert de son image à merveille,
prenant le
contrôle de la table finale d'entrée de jeu. Il est le seul à qui l'on donne
des walks,
il est le seul
pouvant se permettre de relancer aussi souvent qu'il le désire sans rencontrer
de résistance.
Après un départ au ralenti, la sauce commence à prendre, et la table se
retrouve rapidement amputée de quatre joueurs.
Il en reste
encore autant à battre et Dwan sera déclaré
vainqueur. Autour des tables de Stud, les mines
s'allongent, on se ronge les ongles, on se tortille sur sa chaise.
Le volume des conversations décroît.
Les sens aux aguets, Dwan s'adapte, détecte les
changements d'ambiance les plus subtils autour de la table.
Il change de
vitesse au moment opportun, resserrant quand il le faut son jeu, pour attaquer
férocement la seconde d'après.
Cependant, son
tapis ne progresse guère, et c'est en spectateur que Dwan
assiste aux éliminations, regardant un jeune joueur du nom de
Austin McCormick s'emparer de la place de chip-leader.
Un siège qu'il
n'occupera pas longtemps : la partie est nerveuse et l'argent passe de main en
main à vitesse accélérée.
David Randall le
remplace rapidement, et à 22 heures 30, ils ne sont plus que trois autour de la
table.
A mesure que les supporters des joueurs éliminés quittent l'Amazon Room, les
fans de durrr remplissent les gradins.
Dwan n'a amené que
quelques vrais amis pour le supporter, mais c'est l'assistance entière qui est
derrière lui pour le porter jusqu'à son grand rendez-vous avec l'histoire.
Ambiance de match
de foot : des frissons me parcourent, ce qui ne m'arrive que très rarement
devant une partie de poker.
Aux tables de Stud, les pros ont compris le manège : chaque explosion de
cris et de chants entendue au loin représente pour eux un mauvais signe.
Un ensemble
impressionnant de visages familiers sont massés dans les tribunes, des pros
curieux, des jeunes joueurs online venus assister à un moment d'histoire, des
croupiers au repos, des médias en pagaille...
Tout le monde a
conscience d'assister à un moment rare, un moment dont on se souviendra durant
de longues années à venir.
« J'étais là
quand durrrr a terrassé d'un seul coup tous les pros
de Vegas... ».
Dwan fait face à Randall et à Simon Watt, un pro
néo-zélandais. La résistance s'organise :
Dwan se fait
sur-relancer à plusieurs reprises, et est obligé d'abandonner. Les blindes sont
élevées, les tapis pas si profonds que ça.
Tout peut aller
très vite. Durrr est en chute libre, et n'a bientôt
plus que 17 blindes.
Tout peut aller
très vite. Est-ce que les pros vont être sauvés ?
Mike Matusow sautille comme s'il était déjà tiré
d'affaire. Il a retrouvé son sourire et plaisante à la ronde :
« Ah, on est
des vrais accros, pas vrai ! C'est pareil que l'héro : il nous faut notre
piqure !
Peu importe
qu'on gagne ou qu'on perde, du moment qu'on à eu notre dose ! »
Phil Ivey et Doyle Brunson
restent de marbre. David Benyamine s'est quelque peu
détendu, et Daniel Negreanu est aussi excité que Matusow :
« Ça fait du bien
! », s'exclame t-il en laissant échapper un soupir de soulagement.
Un soulagement prématuré. Cinq minutes plus tard, Dwan
a doublé son tapis.
Il va passer les
quinze minutes suivantes à bombarder ses adversaires sans rencontrer la moindre
résistance.
Benyamine, Matusow, Justin Smith, Brandon Adams, Sorel Mizzi : une nuée de pros se précipite vers le podium ESPN.
Ils n'en croient
pas leur yeux : Dwan est de
retour, lui qui était au bord du gouffre un instant auparavant.
Tout est à
refaire, sans qu'il n'y ait rien à faire : c'est impuissants que les pros
assistent au triste spectacle.
Dwan continue d'attaquer, sans accorder un seul
regard à ses ennemis d'un soir. On peut presque l'entendre penser
« Vous voyez, je
ne vais peut-être pas gagner, mais je vais vous en donner pour votre argent
jusqu'au bout.
Vous allez
souffrir jusqu'à la dernière seconde du tournoi. »
Un temps chip-leader, David Randall s'incline finalement en troisième place.
Simon Watt est le
dernier joueur à se dresser entre Dwan, le bracelet
et un paquet de millions de dollars.
Watt, déjà titré lors d'une épreuve en Australie il y a quelques mois, joue
pour le bracelet et 614,248 dollars.
Dwan, lui, va
récupérer dix, voire vingt fois plus s'il arrive à franchir cet ultime
obstacle.
C'est un affrontement
surréaliste : lequel des deux a le plus de pression
sur ses épaules ?
Il est deux heures du matin. Autour de la table, le public, si bruyant tout au
long de la journée, s'est soudain fait silencieux.
Tout le monde
attend le grand dénouement. Les pros retiennent leur souffle.
Dwan possède trois
fois moins de jetons que Watt, ce qui ne suffit en rien à les rassurer.
Dwan joue un poker
tout en maîtrise, centré sur le jeu post-flop, et basé sur son expérience
virtuellement infinie du poker en tête à tête.
Il ne s'emballe
pas et contrôle la taille du pot, refusant une escalade pré-flop qui pourrait
lui être fatale.
Après quarante minutes, un gros pot se développe enfin. Dwan
mise sur un flop dangereux, laissant apparaître un tirage de quinte et de
couleur.
Watt égalise
l'enchère, et une carte maitresse apparaît sur le tournant : un As de coeur, complétant tous les tirages.
Dwan mise à
nouveau. Watt prend une longue inspiration avant d'appuyer sur la gâchette avec
ces deux mots : « all-in ».
Dwan secoue la
tête, et jette ses cartes : son bluff a échoué. Ce sera le dernier. Quelques
minutes plus tard, ses dix blindes partent au milieu :
Watt a trouvé une
paire de 9 et s'empresse de payer. Dwan montre une
Dame et un 6.
Les cinq cartes
communes retournées par le croupier ne changent rien. C'est fini.
Immense soupir de soulagement chez les pros, dont la partie de Stud vient de s'arrêter exactement au même moment.
Daniel Negreanu et Mike Matusow sautent
littéralement de joie. Autour de toutes les tables, on se tape sur l'épaule, on
s'éponge le front, on rigole, on revit.
Eli Elezra éclate de rire, affichant la mine d'un gagnant du
Loto : à ce moment, ces millions de dollars pas perdus ont le même goût que des
millions fraichement gagnés.
Il est trois heures du matin. Simon Watt pose pour les photographes, savourant
un triomphe discret qui sera infiniment moins commenté que la défaite de Tom Dwan.
La salle se vide
peu à peu de ses occupants. Tom Dwan s'est enfui
depuis déja un moment.
*****
L'espace d'une journée irréelle, Tom Dwan a tenu le
monde du poker high-stakes
par les couilles, faisant vivre un enfer à des dizaines des plus grands pros,
pour ne relâcher sa poigne de fer qu'à la toute dernière seconde. Il a réalisé
quelque chose de rarissime : rassembler une communauté entière derrière un seul
joueur : pros, amateurs et fans mélangés, tous suspendus à ses moindres gestes.
Il a redonné un second souffle aux tournois de poker à la monotonie trop
souvent criante, en en redéfinissant les contours et les enjeux.
C'est un coup marketing de génie, un démonstration de
courage éclatante, et une déclaration d'intention imparable :
là où certains
proclament à tort et à travers « je suis le meilleur du monde »,
Tom Dwan pose une liasse sur la table, fixe une côte, et défie
quiconque d'égaliser sa mise.
Il y aura un
"avant" et un "après" durrrr.
Le plus effrayant, dans cette histoire ? Tous les paris établis restent
valables tout l'été.
Ce soir, les pros
sont partis se coucher tranquilles. Mais Dwan sera de
retour au Rio dès demain, et la journée suivante,
et ainsi de suite
jusqu'au 17 juillet, dernier jour des WSOP 2010, poursuivant sans relâche sa
féroce chasse à l'homme.
Si vous voulez
mon avis, les pros feraient bien de se préparer à de nombreuses nuits de ce
genre.
Durrr a touché du
doigt le bracelet et est maintenant plus affamé que jamais.
La question n'est
plus de savoir s'il va finir par gagner un bracelet un jour, mais quand.
Benjo (posted by
Marimba)